Droit à l’alimentation : une question de qualité, non de quantité

Published on Opinion Internationale | Nov 28, 2013

La question de l’insécurité alimentaire ne se pose plus aujourd’hui en termes de quantité de nourriture disponible, mais en termes de droit d’accès aux ressources et de distribution équitable. On est loin des discussions sur les problèmes logistiques, de livraison de sacs de céréales dans les pays du Sud. Le débat porte maintenant sur la manière de promouvoir une agriculture à petite échelle, durable, respectueuse de l’environnement et des droits des populations. De retour d’un colloque organisé par la Mairie de Paris et l’ONG « CCFD-Terre Solidaire », Opinion Internationale fait le point de la discussion. 

Olivier de Schutter (centre), rapporteur Spécial de l’ONU pour l’alimentation estime qu’il faut changer les méthodes de production

Olivier de Schutter (centre), rapporteur Spécial de l’ONU pour l’alimentation estime qu’il faut changer les méthodes de production

Huit cent cinquante millions d’habitants de la planète souffrent aujourd’hui de la faim. Avec une population mondiale estimée à 9,6 milliards en 2050 et une pression sur les ressources naturelles de plus en plus accrue par le changement climatique, il semblerait logique de conclure que pour garantir à  tous le droit à l’alimentation il faudrait augmenter la production globale de nourriture.

Cela n’est toutefois que l’une des réponses possibles – et pas forcément la plus efficace – face à l’insécurité alimentaire, comme l’a expliqué Olivier de Schutter, Rapporteur Spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, en intervenant samedi dernier à un colloque à Paris sur le thème : « Qui va nourrir 9 milliards d’habitants en 2050 ? ».

Un problème de justice distributive

En posant le problème uniquement en termes de quantité, on oublierait de prendre en compte toute une série de facteurs, comme par exemple les gaspillages qui affectent la production de nourriture.

D’après Fatou Mbaye, Responsable Souveraineté Alimentaire Afrique de l’ONG « ACORD »,  basée à Nairobi, en Afrique, un continent sur lequel vivent 225 des 850 millions de personnes souffrant de la faim aujourd’hui, environ 30% de la nourriture est perdue entre le lieu de production et le marché, à cause principalement du manque d’infrastructures de stockage appropriées.

En plus de ces dysfonctionnements au niveau de la production, l’alimentation mondiale est affectée beaucoup plus en profondeur par des déséquilibres extrêmes dans la distribution de la nourriture et dans les modes de consommation des populations urbanisées et des pays du Nord et celles rurales dans les pays du Sud. Un habitant du Niger mange environ 10-11 kg de viande par an, alors qu’en Australie, aux Etats Unis ou en Nouvelle Zélande, l’on consomme environ 120 kg de viande par an et par personne, indique Olivier de Schutter.

Si on voulait satisfaire la demande de viande pour l’ensemble des habitants de la planète de façon équitable, il faudrait qu’en moyenne chacun consomme environ 35 à 37 kg de viande par an. « En d’autres mots, poursuit le responsable onusien, il faudrait que les Américains divisent par quatre leur consommation, même si les Africains pourraient la multiplier par trois, tant les inégalités aujourd’hui sont importantes entre ces différentes régions ».

Enfin, le développement de la production d’agrocarburants, destinés principalement aux marchés européen et américain, fait qu’une partie des cultures agricoles servent à d’autres fins que l’alimentation et exerce ainsi une pression sur les ressources alimentaires en accentuant les déséquilibres Nord-Sud.

Sans aller à l’autre bout du monde, des inégalités dans l’accès à la nourriture se retrouvent aussi au sein de l’Europe. En France, 12,2 % des adultes, c’est à dire 6 millions de personnes, seraient en situation d’insécurité alimentaire pour des raisons financières, selon l’Institut national de la recherche agronomique (INRA).

Au vu de ces considérations, le discours passe donc d’un plan quantitatif à un plan qualitatif et politique, qui touche directement à la question de l’alimentation en tant que droit fondamental. Comme le dit de Schutter, « l’essentiel est de travailler sur les questions non pas techniques de production et de consommation, mais politiques de distribution, […] [C’est] une question de justice distributive, où au fond l’on conteste les effets discriminants et socialement inéquitables des systèmes alimentaires tels qu’ils se sont développés au cours du 20ème siècle. » Le concept de « souveraineté alimentaire », apparu dans les années 1990, est d’ailleurs étroitement lié à l’idée du droit des populations d’accès aux ressources alimentaires.

Repartir du local vers le global

L’agriculture familiale, à petite échelle, est proposée par certains comme une alternative à l’agrobusiness qui permettrait aux populations locales de produire pour elles mêmes ce qu’elles vont consommer et les libérerait d’une excessive dépendance des fluctuations des prix sur les marchés internationaux.

Mais les pouvoirs institutionnels ne semblent pas s’activer de façon suffisante pour répondre à cette demande de changement des modèles de production et de distribution de la nourriture.

En 2003, lors des Accords de Maputo (Mozambique),  les Etats africains se sont engagés à allouer un minimum de 10% de leur budget à l’agriculture, un secteur qui en Afrique est pourvoyeur d’emplois pour 60 à 70% de la population active. Toutefois, fait remarquer Fatou Mbaye, dix ans après Maputo, seulement 8 des 53 pays africains signataires des accords ont atteint ces 10%.

Selon les intervenants du colloque, l’aide allouée au niveau international au secteur agricole africain a parfois eu l’effet de promouvoir l’implantation de multinationales étrangères, qui ne se sont pas souciées de leur impact sur la sécurité alimentaire ni sur l’environnement. C’est le cas de la Nouvelle Alliance pour la Sécurité Alimentaire et la Nutrition, un pacte signé au G8 en 2012. Les modèles nationaux et internationaux d’appui à l’agriculture seraient donc à revoir pour qu’ils puissent se focaliser sur des investissements de qualité dans l’agriculture à petite échelle.

Mais comment peut-on changer un système basé, à l’échelle mondiale, sur la logique de l’offre et de la demande et du pouvoir d’achat ? D’après de Schutter, la solution repose dans le développement des marchés locaux et de modèles alternatifs adaptés au contexte local, « permettant de favoriser une diversité des systèmes agroalimentaires [..], plutôt que de révolutionner le système agroindustriel dont nous héritons. »

Selon Catherine Gaudard, Directrice du plaidoyer au CCFD-Terre Solidaire, cette transition agro-écologique, qui s’opérerait brique par brique au niveau local, « va de pair avec la défense des droits des populations sur le territoire. »



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