« Seule la démocratisation globale de la société russe pourra garantir aux femmes leurs droits »

Published on Opinion Internationale | Dec 17, 2013

Elena Burtina est la Vice-présidente de l’Association Citizen’s Assistance, lauréate du prix 2013 des droits de l’homme de la République Française grâce à son projet en Tchétchénie et au Daguestan d’aide aux femmes persécutées pour avoir tenu un comportement « amoral », qui ne respecterait pas la tradition. Dans ces cas, les chefs d’accusation peuvent aller des relations sexuelles extra-conjugales au simple échange de SMS considérés inappropriés.

Elena Burtina, vice-présidente de l’ONG Citizen’s assistance, lauréate du Prix des droits de l’homme 2013 de la République française © Alain Elorza

Elena Burtina, vice-présidente de l’ONG Citizen’s assistance, lauréate du Prix des droits de l’homme 2013 de la République française © Alain Elorza

Citizen’s Assistance, une association engagée sur plusieurs fronts 

Quelles sont les activités de votre association ?

Il y a une première activité que nous menons depuis 24 ans […] : nous travaillons avec les réfugiés. Nous leur apportons une aide juridique et […] humanitaire. Nous avons également un centre où des volontaires travaillent avec les enfants de migrants, afin de leur permettre d’apprendre la langue russe et des matières scolaires, pour qu’ils puissent s’intégrer dans le milieu scolaire correctement.

Ensuite, nous avons des projets thématiques. Un des grands thèmes de notre travail c’est l’aide aux travailleurs migrants, dans le cadre des problèmes qu’ils peuvent avoir avec leurs employeurs ou avec la police, ou d’autres problèmes. Nous menons aussi ensemble avec Caritas France, un projet lié à la défense des droits des détenus en Russie, des détenus tchétchènes et ingouches essentiellement. D’autres projets que nous menons concernent l’aide aux victimes de violences raciales […] et de crimes de haine. C’est une aide à la fois juridique, médicale et psychologique.

Nous menons aussi un projet avec le Comité de Helsinki : cela concerne la création d’ « écoles de droits de l’homme », qui s’adressent à des jeunes et à des enseignants dans le Caucase du Nord. Egalement, en Ingouchie nous avons un projet d’une école de droits de l’homme destinée aux policiers.

Enfin, nous menons ce projet spécifique destiné aux femmes qui sont persécutées […], parfois sous la forme la plus violente et la plus dure : qui sont menacées de mort tout simplement, dans le cadre de ce qu’on appelle les crimes d’honneur qui se pratique dans le Caucase du Nord. Au cours des dernières années, nous avons rencontré plusieurs de ces femmes dans notre travail et aujourd’hui, […] ce genre de persécutions prennent de l’ampleur.

Rien qu’en ce moment nous nous occupons de deux femmes qui sont en danger : une que nous avons déjà envoyé en Allemagne pour qu’elle puisse se cacher et une autre qui se trouve actuellement sous notre protection.

Mais jusqu’à présent nous n’avions pas de projet formel, défini. C’était une activité hors-projet : c’étaient des personnes que l’on rencontrait et que l’on aidait tout simplement.

Dans nos contacts avec ces personnes nous avons compris qu’un abri, un lieu où elles pouvaient vivre cachées jusqu’à ce que leurs problèmes trouvent une solution était quelque chose d’absolument indispensable pour garantir leur protection – et leur survie parfois. Comme nous n’avions pas d’abri ou d’endroit de ce genre, nous nous sommes débrouillés par nos propres moyens. Par exemple, une de ces femmes a habité avec son bébé de sept mois chez moi, dans mon appartement pendant plusieurs mois. D’autres collègues de l’association ont hébergé d’autres personnes.

Ce prix va nous permettre d’avoir ce lieu pour protéger ces femmes. Nous allons probablement louer un appartement où elles pourront vivre cachées jusqu’à ce que leurs problèmes trouvent une solution.

Donc ces femmes sont discriminées au sein même de la communauté migrante et de leur famille. Que font pour elles les autorités russes ?

Effectivement, c’est le cœur du problème : […] le danger principal est représenté par la famille. Le pouvoir ne représente pas un danger réel, disons qu’il n’apporte aucune aide. Le problème n’est pas reconnu comme étant un problème important ou considérable en Russie, donc l’Etat n’apporte pas d’aide aux victimes de ces persécutions.

Par exemple, nous avons rencontré une situation en Tchétchénie où un frère avait enchaîné sa sœur à la maison, la considérant comme une femme « amorale », donc il valait mieux qu’elle reste enchaînée à la maison. Notre collègue de l’ONG Memorial a consulté un représentant de la police, il n’a pas porté plainte officiellement, il a consulté de façon informelle les policiers, qui lui ont dit « s’il y a une plainte, le frère sera averti, et s’il tue sa sœur il n’y aura pas d’enquête ». Bien sûr, la situation [n’atteint pas de telles proportions partout en Russie]. […] C’est en Tchétchénie et au Daguestan que le problème se pose de la manière la plus aiguë.

L’année dernière la Russie s’est dotée d’une loi qui oblige les ONG russes qui obtiennent des financements de l’étranger à s’enregistrer comme « agents de l’étranger ». Cette loi a-t-elle eu un impact sur votre association ?

Comme toute ONG russe, nous avons été soumis à un contrôle, au mois d’avril, à la demande du parquet général. Un groupe d’inspecteurs […] est venu et nous a demandé un certain nombre de documents. D’abord, nous avons décidé de coopérer, de toute façon nous fonctionnons de manière ouverte, on n’a de secrets pour personne, y compris pour le parquet général. Mais nous avons quand même signalé que nous considérions cette inspection comme illégale, puisque pour une telle inspection, selon la loi qui gère le fonctionnement du parquet, il faut une base, il faut peut-être un signalement quelconque, une base, des infos : il faut que le parquet ait reçu des informations sur des irrégularités supposées. Nous avons demandé ce qui fondait cette action, mais le parquet n’a pas pu nous répondre.

De toute façon suite au comportement du parquet au cours de cette inspection nous avons décidé de ne plus coopérer. Alors notre présidente, Svetlana Gannushkina […] a été soumise à une amende pour non respect des exigences du parquet, une amende d’un montant assez petit, cela dit.

Donc une amende à titre personnel ?

Oui, 2000 roubles (environ 45 €) à titre personnel, comme elle est la présidente de l’association.

En revanche, notre plainte sur l’illégalité de l’inspection n’a pas abouti et aujourd’hui nous sommes dans une espèce de pause, nous ne savons pas très bien ce qui nous attend : est-ce que l’inspection va se poursuivre ou non ? est-ce qu’elle est terminée ou pas ? est-ce qu’on va nous demander finalement de nous enregistrer en tant qu’agent étranger ou pas ? Nous ne savons rien et effectivement notre situation n’est pas très commode en ce moment.

 

Un regard vers le futur des droits humains en Russie

Interview d'Elena Burtina © Alain Elorza

Interview d’Elena Burtina © Alain Elorza

Quels sont vos espoirs pour que la situation des ONG des droits de l’homme s’améliore en Russie ?

Il est difficile de voir une tendance claire en ce qui concerne les droits de l’homme […] en Russie. Il y a deux choses à la fois depuis que Poutine est redevenu président : il y a de vraies attaques contre les droits de l’homme, contre la société civile, que tout le monde a perçu ; mais d’un autre côté il y a aussi un mouvement inverse qui se profile, mais c’est difficile de dire si cela représente une tendance.

Par exemple, très récemment […], j’ai lu quelque part que Vladimir Poutine avait déclaré que la défense des droits n’était pas une activité politique. Peut-on considérer à ce moment là que les ONG ne sont plus persécutées ? Peut-on percevoir cela comme un signal que maintenant on va nous laisser tranquilles ? Difficile à dire, je n’en sais rien, je n’en suis pas certaine. En tous cas il n’y a aucune indication stable et fiable pour l’instant pour dire que les ONG et la société civile ont un avenir un peu plus tranquille devant elles.

Pensez-vous que les droits des femmes pourront être mieux protégés dans un futur proche en Russie, en particulier en Tchétchénie et au Daguestan ? Peut-être que des athlètes femmes à Sotchi auront moyen de promouvoir cette cause ?

Par rapport à Sotchi, effectivement […] on entend dire que l’accalmie vis à vis des ONG et de la société civile est en partie liée aux Jeux Olympiques, puisque finalement le pouvoir russe ne souhaite pas enterrer complètement sa réputation ou en tous cas nuire encore plus à sa réputation juste avant les jeux.

En Russie, au temps de l’Union Soviétique on peut dire que tout allait à peu près bien avec les droits des femmes et l’égalité homme-femme. […] C’est un problème qui s’est soulevé plutôt plus récemment, et surtout dans le Caucase du Nord où on a vu renaître cette tradition disons « moyenâgeuse » des crimes d’honneur.

En outre, cela a été complètement déformé parce qu’effectivement historiquement les crimes d’honneur existaient par exemple en Tchétchénie, mais ils étaient exceptionnels. Aujourd’hui, dans un climat de cruauté et de violence qui règne dans cette région, on voit la réapparition de ce phénomène, mais à une ampleur beaucoup plus importante qu’auparavant ; et les premières victimes sont les femmes, puisque ces traditions sont tournées en premier lieu contre les femmes. C’est aux femmes qu’on impose le voile, c’est aux femmes qu’on empêche de faire des études, de travailler.

A un moment donné Kadyrov, le président de la Tchétchénie, a même exigé que chacun de ses haut-fonctionnaires prenne une deuxième épouse, qu’ils le souhaitent ou pas. Alors, tout ça prend de l’ampleur et d’un côté nous avons ces persécutions de femmes, de l’autre côté tout cela se passe sur un fond d’amoralité évidente de ce personnage et de tout son entourage, puisque ce sont ces personnes là qui kidnappent des femmes, qui les obligent à des relations sexuelles et qui ensuite les renvoient dans leur famille en disant « maintenant vous pouvez la tuer parce que c’est une femme amorale ».

[…] La seule façon de mettre fin à tout cela et de défendre les droits des femmes c’est la transformation et le développement de la démocratie dans toute la société russe dans son ensemble, parce que tant que Poutine soutient Kadyrov dans tout ce qu’il fait, la situation ne changera pas. Seule la démocratisation de toute la société russe dans son ensemble pourra changer radicalement la situation en ce qui concerne les droits des femmes. Il faut pouvoir compter aussi sur le gouvernement pour changer la situation des droits des femmes. Pour l’instant on ne peut pas compter sur eux. Il est arrivé que Moscou doive rappeler un peu Kadyrov à l’ordre. Par exemple, dans cette histoire de deuxième épouse, effectivement des voix se sont levées à Moscou pour dire « stop, il y a quand même des limites à tout », mais globalement ils procèdent dans un climat d’impunité totale. Tant que la Russie, en échange d’une certaine stabilité dans la région, lui accorde cette impunité, la situation des femmes ne changera pas.



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