« Les gouvernements doivent respecter leur obligation de garantir à tous le droit à l’alimentation »

Published on Opinion Internationale | Febr 19, 2014

En Afrique subsaharienne plus de 200 millions de personnes souffrent de la sous-alimentation ou de la faim. Fatou Mbaye, responsable Souveraineté Alimentaire Afrique de l’ONG « ACORD » (Agence de Cooperation et de Recherche pour le Développement) basée à Nairobi au Kenya, évoque des enjeux liés à la souveraineté alimentaire dans cette région du monde ainsi que la mise en œuvre des projets de soutien à la production agricole et de renforcement des capacités des organisations paysannes dans 17 pays d’Afrique.

Fatou Mbaye, Responsable Moyens d'Existence et Souveraineté Alimentaire Afrique de l'ONG ACORD

Fatou Mbaye, Responsable Moyens d’Existence et Souveraineté Alimentaire Afrique de l’ONG ACORD

L’agriculture occupe une place centrale dans l’économie, puisqu’elle représente 30 à 50% du Produit national brut (PNB) dans la plupart des pays africains, où elle constitue la principale source de revenus et de moyens d’existence pour 70 à 80% de la population.

L’agriculture familiale est à la base de toute politique de développement en Afrique. Elle joue un rôle primordial dans la production alimentaire et elle constitue la base de la sécurité et de la souveraineté alimentaires des populations en Afrique. Selon le rapport 2008 de la Banque mondiale, 1,5 milliards de personnes s’activent sur de petites exploitations familiales.

En Afrique subsaharienne, 80% des exploitations agricoles sont de type familial et 60% de la population active y travaillent. Par conséquent, l’agriculture familiale est incontournable pour assurer la sécurité alimentaire et générer  des emplois en milieu rural.

Quelles mesures devraient prendre les États africains, selon vous, pour protéger les petits agriculteurs face à la concurrence des multinationales agricoles ?

Les États africains doivent  privilégier l’agriculture familiale pour promouvoir la sécurité alimentaire de leur population avant de promouvoir l’agrobusiness des gros investisseurs souvent orientés par le marché et le profit et utilisant des techniques agro-industrielles ayant souvent un impact négatif sur les ressources naturelles et l’environnement (par exemple l’utilisation de fortes quantités d’intrants chimiques).

L’agriculture familiale peut garantir une gestion durable des terres, de l’eau et de l’environnement face aux défis des changements climatiques.

Dès lors, une politique agricole nationale qui soutient l’agriculture familiale est indispensable dans les pays africains. Il faut renforcer les conditions permettant à l’agriculture familiale de développer sa plus-value (augmentation de la productivité, utilisation durable des ressources naturelles, création d’emplois…). L’accès à la terre et aux autres facteurs de production et leur maîtrise par les producteurs sont des éléments indispensables de la politique agricole pour permettre aux exploitations familiales d’être productives et compétitives et d’investir dans le long terme.

Les gouvernements africains doivent réguler la distribution des superficies massives de terres à des investisseurs privés et prendre des mesures de réformes agraires qui garantissent aux agriculteurs le droit, l’accès et le contrôle de la terre, des semences et des autres ressources productives.

Il est nécessaire de s’assurer que les petits agriculteurs soient en mesure d’accroître la sécurité qu’ils ont sur la terre qu’ils exploitent.

Les gouvernements africains doivent, par conséquent, améliorer la sécurité foncière sur les terres communales et les parcelles individuelles, en particulier des personnes pauvres et vulnérables.

Il faut mettre un terme à la tendance préoccupante de « l’accaparement des terres » par l’adoption et l’application du « Cadre et lignes directrices sur les politiques foncières en Afrique » de l’Union africaine (UA). Cela devrait garantir que les investissements fonciers se négocient de manière transparente et protègent les droits des petits exploitants en s’inscrivant dans les Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale .

En plus d’un investissement de qualité, les États africains doivent aussi créer un environnement favorable pour promouvoir les marchés locaux et régionaux. Créer des incitations pour que les petits agriculteurs et transformateurs, ainsi que les autres sociétés du secteur privé, investissent sur les marchés agroalimentaires africains peut créer un entrepreneuriat bien payé et des opportunités d’emploi pour les jeunes et les femmes, ainsi que l’accès à de nouveaux marchés permettant aux agriculteurs de vendre leurs récoltes a des prix intéressants.

Comment  les pays « riches » pourraient-ils améliorer leur stratégie d’aide à l’Afrique, afin que les populations locales en bénéficient réellement  ? 

La majorité des pauvres et des personnes sous-alimentées vivent dans les zones rurales et sont dépendants de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche artisanale. Mais les ressources allouées à ces secteurs et au développement rural par les gouvernements d’Afrique, les pays donateurs, les institutions internationales et les partenaires au développement sont insuffisantes par rapport à la taille et le rôle des secteurs.

Les gouvernements doivent respecter leur obligation de garantir à tous le droit à l’alimentation. Il est inacceptable que plus de 200 millions de personnes en Afrique subsaharienne souffrent de la sous-alimentation ou de la faim. Il est bien possible de mettre un terme à la faim et à la sous-alimentation. Pour cela, il faudrait une volonté politique des gouvernements africains à investir des ressources publiques en quantité et en qualité dans le secteur agricole.

Il est urgent que les gouvernements d’Afrique respectent leur engagement à atteindre l’objectif fixé à Maputo en 2003 d’allouer un minimum de 10% des budgets nationaux à l’agriculture [Accords de Maputo, Mozambique, 2003].

De même, les pays donateurs, les institutions internationales et les organisations de développement doivent consacrer plus d’argent à l’agriculture et au développement rural, et leur donner une plus grande priorité dans l’aide au développement.

Toute aide doit soutenir les programmes et les politiques développées par les communautés et les pays. Elle doit aussi être basée sur un dialogue actif et sur la participation des communautés locales et l’organisation des groupes cibles.

Le renforcement des organisations paysannes est d’une importance particulière pour l’aide au développement pour l’agriculture et le développement rural.

Quels sont les résultats positifs qu’on peut atteindre en appliquant des politiques agricoles qui tiennent compte du droit des femmes à accéder à la propriété foncière ?

Il est très important de promouvoir une perspective de genre beaucoup plus solide dans les politiques agricoles, y compris sur des investissements ciblés spécifiquement aux femmes agricultrices.

Dans la plupart des lois foncières en Afrique, il est inscrit que l’accès à la terre est équitable aux hommes et aux femmes, mais dans la réalité les femmes n’ont pas accès et ne contrôlent pas la terre.

Des mesures plus importantes doivent être prises pour s’assurer que les femmes soient traitées de manière égale par la loi et dans la pratique.

Une étude de la FAO estime que, même si les femmes avaient tout simplement le même accès aux ressources productives, telles que la terre et les semences, que les hommes, elles pourraient augmenter les rendements sur leurs exploitations par 25-30%, ce qui améliorerait la production agricole dans les pays en développement par 2,5 à 4% et réduirait entre 12 et17% le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde.

Pensez-vous que, pour protéger leur droit d’accès aux ressources naturelles, les agriculteurs locaux devraient constituer des organisations politiques ?

La souveraineté alimentaire, dans ses principes, met en avant le droit des producteurs locaux à avoir un accès mais également un contrôle des ressources naturelles, sources de leurs moyens d’existence.

En ce sens, les peuples et les communautés de tous les pays doivent s’organiser et se mobiliser eux-mêmes pour renforcer leur pouvoir d’influence et faire valoir leurs droits à l’alimentation et à produire de la nourriture, ainsi que leur droit d’accès aux ressources productives nécessaires.

Il ne s’agit pas cependant de partis politiques, mais souvent d’organisations paysannes locales et nationales qui ont comme mission d’influencer les politiques de développement afin que les intérêts et préoccupations des producteurs soient pris en compte.

Il y a également des organisations paysannes à caractère à la fois économique et social. Les membres se donnent des services communs en mettant à disposition leurs ressources financières et leur savoir-faire. C’est le cas par exemple des coopératives.

La création et le renforcement des organisations de producteurs ont amélioré sensiblement leur implication dans la conception, la mise en œuvre et le suivi des plans de développement de l’agriculture, même s’il reste beaucoup à faire.

Les organisations paysannes doivent avoir un droit de regard particulier et être reconnues par les gouvernements comme représentants légitimes des agriculteurs sur l’ensemble du continent. Grâce à leur participation accrue, les gouvernements peuvent mieux servir leurs populations, améliorer les résultats et rendre le secteur agricole plus dynamique et durable.



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